web 2.0

Le deuil en 2.0

Le sujet est par sa nature sensible. La mort est un tabou de notre société, attesté par de nombreux faits qui pourraient faire l’objet de beaucoup d’autres articles.

Pourtant, elle revêt un tout nouvel aspect avec le web 2.0

Afin que le lecteur ne prête pas d’intentions erronées à ce billet, je précise que les principales données (noms, lieu, etc.) ont été modifiées, malgré leur caractère public et leur libre accès. La question sous-jacente de ce texte n’est pas de juger les circonstances, ni les personnes impliquées, mais de tenter par l’analyse d’appréhender une facette humaine dans l’univers virtuel.

Tout commence par un « [Repose en paiix] :( » laissé sur Facebook par l’un de mes contacts. Il appartient à la génération Y, aussi je pense tout de suite à une plaisanterie dont je ne comprendrais pas les subtilités. Mais un second message me laisse perplexe : « Alexandre stp reveille toii ta 48h !! Repose en PaiiX marc (l) :’( ». Mon contact intègre ensuite le groupe « hommage à marc ».

C’est en allant sur ce groupe, que je comprends la gravité de la situation. Marc est un jeune homme qui s’est tué dans un accident de voiture une journée auparavant. Alexandre est dans un profond coma (dont il ne sortira pas), et Mathieu se trouve dans un état grave à l’hôpital.

Mes réflexions prennent deux directions.

D’une part, ce sont les chiffres qui me surprennent : le groupe a été crée quelques heures après le décès, et déjà près de 140 personnes l’ont rejoint. Environ 150 messages seront laissés dans les tous premiers jours de sa disparition, juste avant son enterrement. Au total le groupe compte actuellement 740 contacts, et 170 messages. Quelques photos viennent compléter la page.

Groupe Facebook - Hommage à "Marc"

Les gens proches de Marc, les personnes qui l’ont côtoyé à un moment ou à un autre de sa jeune vie, voire juste des personnes compatissantes, chacun laisse son commentaire. Le livre d’or est remplacé par une version numérique beaucoup plus vivante.

Quant aux tonalités d’écritures, elles sont diverses : soutien à la famille, surprise, tristesse, regret, amour… mais surtout, beaucoup de messages sont adressés directement au défunt

Mur du groupe

Les différentes phases d’acceptation de la mort sont représentées (choc, déni, colère, tristesse, résignation, acceptation), dont certaines attribuées à la même personne, que l’on peut suivre pas à pas dans ce processus. Quoiqu’il en soit, la peine est clairement communautaire, là ou jusqu’ici elle n’était réservée qu’à un cercle restreint « d’intimes ». On retrouve bien ici l’effet amplificateur du web et des nouvelles pratiques qui en découle, car chaque voix trouve son écho dans la douleur des autres.

Les sites Internet concernant le deuil ont su trouver leur place au sein de l’univers virtuel. Forum, blogs, sitessont autant de supports où l’on peut communiquer et échanger sur sa peine, d’autant plus s’ils permettent la réactivité.

D’autre part en tant que professionnelle de la recherche d’information, j’ai réussi à reconstituer assez rapidement un portrait de Marc : son identité « primaire » (nom, âge, sexe, représentation visuelle), son décès, son enterrement, les membres de sa familles, ses amis, ses principales activités, son parcours scolaire, son caractère, etc.

Pourtant je ne le connaissais absolument pas et n’avait jamais entendu parler de lui avant. Cela rappelle étrangement un certain Marc L. !.

Ce qui amène à deux questions : qu’en est-il de la vie virtuelle après la mort ? Car si je n’ai trouvé aucun compte Facebook associé à Marc, il en est pourtant devenu un membre à part entière. Et a-t-on un réel droit sur son identité (passé, présente et futur), faut-il d’ores et déjà préparer ses obsèques virtuelles ?

Avec la génération Y, il devient incontournable de considérer qu’il y a des vies virtuelles dans une vie humaine (au sens spatio-temporel du terme). Lorsque la matrice de ses vies disparaît, la survivance des vies virtuelles est-elle nécessaire ? Ou doivent-elles disparaître ?

Et qu’en est-il de la récupération de ces informations ? Car offertes à la vue de tous, elles deviennent clairement publiques et réutilisables. Il me serait alors aisée de me rapprocher des proches de Marc, sans pour autant usurper son identité.

Quant à leur exploitation, il est fort probable que le métier de croque-mort 2.0, chargé d’accompagner les proches dans le processus de deuil, devienne un marché florissant.

Si nous ne pouvons répondre à la question de la vie après la mort, dans le cas présent, c’est bien de la mort qu’a jailli la vie, tout du moins l’identité.

Quelques sources pour aller plus loin :

Rue89 : http://www.rue89.com/et-pourtant/2009/01/21/quest-ce-qui-arrive-aux-comptes-facebook-apres-la-mort

Démocratiser la mort ? Tout un état d’esprit pour ce site de pari en ligne : http://www.ilsvontbientotmourir.com/

Réflexion personnelle sur la mort dans les réseaux sociaux, par Dievochka : http://www.dievochka.com/reseaux-sociaux/reseaux-sociaux-a-la-vie-et-a-la-mort/

17 commentaires pour “Le deuil en 2.0”

  1. A quand les croques morts 2.0… Entre la surveillance de vos enfants et celles de vos employés, je penses que ce business à une part à se tailler et que certaines agences sauteront dessus…

    Très bon article dans tout les cas, bonne investigation.

    A bientôt.

  2. L’instinct grégaire: l’envie, le besoin de partager une émotion liée à un événement, une personne.
    Très intéressant cet article. merci

  3. L’explosion du Web 2.0 a reconfiguré nos relations humaines et sociales. Excellent article !

  4. Si l’on désacralisait un peu la mort, le fait que l’identité virtuelle d’un personne perdure sur le Web et que l’on puisse se rappeler des réactions que celle-ci a provoqué serait tout à fait accepté et acceptable… Mais ce n’est pas le cas, d’où l’intérêt comme tu le dis d’avoir recours à un croque-mort 2.0 (un service qui pourrait être inclus à terme dans les contrats d’assurance vie ou d’obsèques).

    En tout cas, c’est la première fois que ce sujet est abordé en profondeur, ton article est vraiment intéressant.

  5. Vague impression que nous allons voir débarquer de nouveaux services qui vont faire froid dans le dos, du type: “créer un site social pour votre mort, vous pouvez y mettre vos dernières volontés, elles seront publiées après votre décès de façon à ce qu’il reste une trace de votre passage sur Terre sur le web.”
    Et encore, je n’ai probablement pas assez d’imagination pour voir ce que ce nouveau concept va engendrer!
    En tout cas, une très bonne analyse.

  6. Intéressante réflexion, qui se trouve dans la continuité de ce que j’ai proposé il y a quelques mois sur ” l’identité numérique post-mortem “.
    http://www.demainlaveille.fr/2009/01/21/identite-numerique-post-mortem/

  7. @tous : merci pour vos commentaires.

    @Gautier et @Dorothée : l’idée de coupler une offre commerciale obsèques / assurance avec une composante Web 2.0 me plait bien. Ce serait une façon d’entrer de plein pied dans l’ère numérique pour les assureurs, d’autant que les jeunes peuvent représenter une manne financière subséquente pour tout ce qui est assurance-vie. “Partez en paix on vous immortalise sur la toile” répondrait en partie au besoin de reconnaissance qui fait que l’affichage et la présence sur le Web se transforme en nécessité actuelle.

    @Aref : effectivement une continuité de ton article. Ce qui est étonnant avec ce cas, c’est que je n’ai pas trouvé de compte Facebook à son nom. Trois possibilités : je suis arrivée trop tard le compte avait été effacé, il utilisait un pseudo ou avait masqué son profil, ou il n’avait pas de compte FB. Si la dernière possibilité s’avère être la bonne, alors son identité numérique a été créée à sa mort. Ce qui reviendrait à dire qu’il s’agit d’une “naissance” numérique post-mortem. Oulà ça se complique !

  8. L’identité numérique post moderne est un concept très intéressant parce qu’il démontra à nouveau que sur le web l’enjeu est la réputation non la communication.

    Quelqu’un qui est décédé ne communique plus. Mais la réputation d’un défunt ne meurt que longtemps après, et continue à rejaillir sur son réseau (sa famille, son entreprise etc.).

    Gérer l’e-réputation des morts est une nécessité…. pour les vivants.

    A+

    http://www.LeBlogQuiMarche.com

  9. @LeBlogQuiMarche : cette réflexion rejoint à mon sens les problématiques rencontrées dans la conception des lois sur les droits d’auteurs et le statut des ayants droit, où l’enjeu post-mortem peut s’avérer extrêmement fort.

    Et je dirais que la communication n’est que le bras armé de la réputation, le moyen justifiant la fin.

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